José-Louis Bocquet : le Noir lui va si bien
Par Cécile le jeudi 17 mai 2007, 16:47 - portrait - Lien permanent
Si Brocéliande était la muse intarissable
de conteurs en tous genres, la forêt de Paimpont cache aujourd’hui un
affabulateur de renom derrière ses frondaisons. José-Louis Bocquet, auteur
notamment de polars pour la Série Noire et Le Masque, vit depuis plusieurs
années aux abords de ce lieu légendaire pour rassasier sa fringale littéraire.
Toujours plus à l’Ouest, son dernier ouvrage, balise dix années d’écriture à
travers neuf nouvelles. Rencontre avec un visiteur du Noir.
Ce jour là, la chaleur était anormalement caniculaire. "Il n’y aura pas
grand monde à la librairie cet après-midi. Les gens vont préférer aller à la
plage", me lança un vendeur. Une aubaine pour moi qui avait profité d’une
séance de dédicace de José-Louis Bocquet pour mettre au point une rencontre
avec lui. Bocquet se faisait attendre, mais il m’avait prévenu la veille au
téléphone de son éventuel retard. Le temps pour moi de gamberger un peu et de
tenter de m’imaginer le bonhomme. Je ressentais un peu d’appréhension. Après
tout, ce type était un "professionnel du crime" qui se nourrissait de
situations anxiogènes et d’atmosphères plus ou moins glauques. Son dada,
c’était les mecs paumés et les histoires qui se finissent mal. Je devais
peut-être prendre un air sombre pour tenter de rentrer dans son noir univers.
Je divaguais complètement. Ce devait être la chaleur qui, piégée par ces murs
de polars, faisait son office. Des gens entrèrent dans la librairie. Plusieurs
auteurs étaient attendus pour signer leurs ouvrages et rentrer en contact avec
leurs lecteurs. Je n’avais pour reconnaître Bocquet, que le souvenir de sa
photo placée en quatrième de couverture de ses bouquins aux éditions du Masque.
Un cliché au romantisme un peu désuet où l’on voyait un brun ténébreux aux yeux
clairs, nimbée d’une écharpe rouge au flou hamiltonien, avec de légers
accroche-cœurs qui effleuraient son front. Son univers littéraire était
vraiment loin de cette image policée. Foisonnants et d’un réalisme noir, les
romans et nouvelles de José-Louis Bocquet sont empreints d’une contemporanéité
lucide, exploitée avec subtilité et talent, notamment dans son dernier recueil
de nouvelles, Toujours plus à l’Ouest. Autant de pistes qui m’indiquaient que
j’avais beaucoup à apprendre de cette rencontre pour lever certaines zones
d’ombre et appréhender plus précisément l’univers littéraire de ce visiteur du
Noir .
Un grand sourire me sortit de mes élucubrations. Bocquet était en face de moi,
désolé pour son retard et disponible pour prendre un verre en terrasse, le
temps pour lui d’avaler un sandwich et pour moi de commencer mon
investigation.
Une inspiration venue de l’Ouest
José-Louis Bocquet est un auteur discret dans le paysage littéraire français et
pourtant il a déjà une longue carrière derrière lui, ponctuée de quelques
romans qui ont su démontrer l'élégance et la virtuosité de sa plume. La
biographie mise à disposition par ses éditeurs est quelque peu lapidaire et il
est laborieux de retracer son parcours entre ses activités de scénariste,
journaliste, éditeur, biographe et bien sûr romancier. En fait, José-Louis
Bocquet est un jeune quadra dynamique, embarqué simultanément dans nombre de
projets éditoriaux qui lui laissent peu de temps pour s'occuper de son image ou
de sa communication. Derrière sa panoplie de dilettante (jean, Converses et
lunettes relevées sur la tête) se cache un vrai bourreau de travail. Loin des
lumières de la ville, notre romancier vit en marge de la forêt de Paimpont, en
terre de Brocéliande, où il passe pas moins de six heures par jour à écrire
face à sa fenêtre. S’il a grandi en banlieue parisienne, Bocquet connaît bien
la Bretagne où il passe toutes ses vacances dès les années 70, près de Mauron
dans le Morbihan. C’est là qu’il s’adonne frénétiquement à l’écriture, presque
contraint et forcé par ce besoin d’exprimer par les mots, sa passion première
pour la BD. A onze ans, il publie son premier article pour un fanzine, puis
plus tard pour la revue Métal Hurlant, avant d’intégrer les éditions des
Humanoïdes Associés comme scénariste. Dans les années quatre-vingt-dix, il se
lance dans le roman noir. Après trois titres édités à la célèbre Série Noire de
Gallimard, il entame une série d’enquêtes autour du capitaine Chenevez (clin
d’œil au guitariste du même nom du groupe rennais Niagara) pour les éditons du
Masque. Dans Les Chênes rouges, le fonctionnaire parisien vient souiller ses
mocassins sur les chemins forestiers de Paimpont, afin d’élucider une affaire
empreinte des légendes locales et du passé historique breton. Car la Bretagne
nourrie J-L. Bocquet. Ses villages, ses histoires, ses lieux familiers à
l’auteur, forment le décor ou le point de départ de certains récits. "Ce que
j’aime en Bretagne, c’est sa diversité. Elle me surprend toujours et c’est ce
que je cherche à passer dans mon écriture. C’est pourquoi j’ai retravaillé
toutes les nouvelles regroupées dans Toujours plus à l’Ouest. Elles ont été
publiées dans différents recueils sur dix années. Mais j’ai cherché à les
rendre plus justes, à améliorer encore la musicalité des phrases et la
pertinence de certaines scènes, pour provoquer l’émotion du lecteur". Un
recueil qui dévoile un écrivain exigeant, à la plume subtile qui épouse en
rythmes syncopés les battements de vie qui nous sont contés. Les destins se
jouent aux abords d’une route, d’un énigmatique billet doux ou sur le tournage
d’un film de Clouzot (parrain de Bocquet). Des tranches de vie douces amères
qui claquent comme des gifles ou nous entraînent irrémédiablement à l’Ouest, au
couchant de personnages à bout de souffle.
Un écrivain protéiforme
L’actualité de Bocquet se situe aussi du côté de la BD, tour à tour en tant
qu’éditeur et scénariste pour les éditions La Sirène ou encore chez Emmanuel
Proust Editions dans la très prometteuse collection "Atmosphères", où l’on peut
découvrir des duos percutants d’auteurs de polars et de dessinateurs. Frère de
lait, mis en image par Gefe, est un des quelques avatars inspirés d’un épisode
parisien vécu par l’auteur. Les fidèles du romancier auront déjà remarqué dans
son oeuvre, la récurrence du thème des deux frères de lait, l’un Noir, l’autre
Blanc, qui mêle chronique rurale, violence urbaine et choc des cultures. Petite
nouvelle d’abord, ce récit initiatique paru chez Terre de Brume présente une
autre version plus longue, Les lumières de la ville ne s’éteignent jamais puis
devient roman chez Buchet Chastel, Hors champs, reçoit un accueil chaleureux du
public. "J’aime travailler sur ces personnages et en proposer des variations.
Les lumières… et Frère de lait sont des fausses fins. Il y a d’autres
possibilités. Un autre roman est à venir qui bouclera ce cycle noir et blanc",
annonce Bocquet qui n’a pas envie de "faire tomber des cadavres" gratuitement.
Pourtant José-Louis Bocquet, c’est aussi l’aficionado des Tontons flingueurs.
Et il le prouve, avec le récent livre d’entretiens préfacé par Lautner et paru
sous sa direction aux éditions Horizon Illimité, Pleins feux sur les Tontons
Flingueurs. Un collector indispensable pour les amateurs. Sans parler de ses
polars pour ados, de son livre en préparation avec Claude Pinoteau, assistant
pendant des années de Cocteau ou de son ouvrage journalistique autour de la
musique techno (une variante de l’historique Rap ta France). De toute façon
l’entretien devait se terminer car Bocquet était déjà en retard pour s’adonner
à sa séance de dédicace dans la librairie devenue un véritable four à livres.
Une rencontre, une signature et quelques clichés avaient suffi pour faire
tomber les miens. Après tout, le Noir lui va si bien.
Rencontre faite à Rennes en août 2003
Commentaires