Ce jour là, la chaleur était anormalement caniculaire. "Il n’y aura pas grand monde à la librairie cet après-midi. Les gens vont préférer aller à la plage", me lança un vendeur. Une aubaine pour moi qui avait profité d’une séance de dédicace de José-Louis Bocquet pour mettre au point une rencontre avec lui. Bocquet se faisait attendre, mais il m’avait prévenu la veille au téléphone de son éventuel retard. Le temps pour moi de gamberger un peu et de tenter de m’imaginer le bonhomme. Je ressentais un peu d’appréhension. Après tout, ce type était un "professionnel du crime" qui se nourrissait de situations anxiogènes et d’atmosphères plus ou moins glauques. Son dada, c’était les mecs paumés et les histoires qui se finissent mal. Je devais peut-être prendre un air sombre pour tenter de rentrer dans son noir univers. Je divaguais complètement. Ce devait être la chaleur qui, piégée par ces murs de polars, faisait son office. Des gens entrèrent dans la librairie. Plusieurs auteurs étaient attendus pour signer leurs ouvrages et rentrer en contact avec leurs lecteurs. Je n’avais pour reconnaître Bocquet, que le souvenir de sa photo placée en quatrième de couverture de ses bouquins aux éditions du Masque. Un cliché au romantisme un peu désuet où l’on voyait un brun ténébreux aux yeux clairs, nimbée d’une écharpe rouge au flou hamiltonien, avec de légers accroche-cœurs qui effleuraient son front. Son univers littéraire était vraiment loin de cette image policée. Foisonnants et d’un réalisme noir, les romans et nouvelles de José-Louis Bocquet sont empreints d’une contemporanéité lucide, exploitée avec subtilité et talent, notamment dans son dernier recueil de nouvelles, Toujours plus à l’Ouest. Autant de pistes qui m’indiquaient que j’avais beaucoup à apprendre de cette rencontre pour lever certaines zones d’ombre et appréhender plus précisément l’univers littéraire de ce visiteur du Noir .
Un grand sourire me sortit de mes élucubrations. Bocquet était en face de moi, désolé pour son retard et disponible pour prendre un verre en terrasse, le temps pour lui d’avaler un sandwich et pour moi de commencer mon investigation.

Une inspiration venue de l’Ouest

José-Louis Bocquet est un auteur discret dans le paysage littéraire français et pourtant il a déjà une longue carrière derrière lui, ponctuée de quelques romans qui ont su démontrer l'élégance et la virtuosité de sa plume. La biographie mise à disposition par ses éditeurs est quelque peu lapidaire et il est laborieux de retracer son parcours entre ses activités de scénariste, journaliste, éditeur, biographe et bien sûr romancier. En fait, José-Louis Bocquet est un jeune quadra dynamique, embarqué simultanément dans nombre de projets éditoriaux qui lui laissent peu de temps pour s'occuper de son image ou de sa communication. Derrière sa panoplie de dilettante (jean, Converses et lunettes relevées sur la tête) se cache un vrai bourreau de travail. Loin des lumières de la ville, notre romancier vit en marge de la forêt de Paimpont, en terre de Brocéliande, où il passe pas moins de six heures par jour à écrire face à sa fenêtre. S’il a grandi en banlieue parisienne, Bocquet connaît bien la Bretagne où il passe toutes ses vacances dès les années 70, près de Mauron dans le Morbihan. C’est là qu’il s’adonne frénétiquement à l’écriture, presque contraint et forcé par ce besoin d’exprimer par les mots, sa passion première pour la BD. A onze ans, il publie son premier article pour un fanzine, puis plus tard pour la revue Métal Hurlant, avant d’intégrer les éditions des Humanoïdes Associés comme scénariste. Dans les années quatre-vingt-dix, il se lance dans le roman noir. Après trois titres édités à la célèbre Série Noire de Gallimard, il entame une série d’enquêtes autour du capitaine Chenevez (clin d’œil au guitariste du même nom du groupe rennais Niagara) pour les éditons du Masque. Dans Les Chênes rouges, le fonctionnaire parisien vient souiller ses mocassins sur les chemins forestiers de Paimpont, afin d’élucider une affaire empreinte des légendes locales et du passé historique breton. Car la Bretagne nourrie J-L. Bocquet. Ses villages, ses histoires, ses lieux familiers à l’auteur, forment le décor ou le point de départ de certains récits. "Ce que j’aime en Bretagne, c’est sa diversité. Elle me surprend toujours et c’est ce que je cherche à passer dans mon écriture. C’est pourquoi j’ai retravaillé toutes les nouvelles regroupées dans Toujours plus à l’Ouest. Elles ont été publiées dans différents recueils sur dix années. Mais j’ai cherché à les rendre plus justes, à améliorer encore la musicalité des phrases et la pertinence de certaines scènes, pour provoquer l’émotion du lecteur". Un recueil qui dévoile un écrivain exigeant, à la plume subtile qui épouse en rythmes syncopés les battements de vie qui nous sont contés. Les destins se jouent aux abords d’une route, d’un énigmatique billet doux ou sur le tournage d’un film de Clouzot (parrain de Bocquet). Des tranches de vie douces amères qui claquent comme des gifles ou nous entraînent irrémédiablement à l’Ouest, au couchant de personnages à bout de souffle.

Un écrivain protéiforme

L’actualité de Bocquet se situe aussi du côté de la BD, tour à tour en tant qu’éditeur et scénariste pour les éditions La Sirène ou encore chez Emmanuel Proust Editions dans la très prometteuse collection "Atmosphères", où l’on peut découvrir des duos percutants d’auteurs de polars et de dessinateurs. Frère de lait, mis en image par Gefe, est un des quelques avatars inspirés d’un épisode parisien vécu par l’auteur. Les fidèles du romancier auront déjà remarqué dans son oeuvre, la récurrence du thème des deux frères de lait, l’un Noir, l’autre Blanc, qui mêle chronique rurale, violence urbaine et choc des cultures. Petite nouvelle d’abord, ce récit initiatique paru chez Terre de Brume présente une autre version plus longue, Les lumières de la ville ne s’éteignent jamais puis devient roman chez Buchet Chastel, Hors champs, reçoit un accueil chaleureux du public. "J’aime travailler sur ces personnages et en proposer des variations. Les lumières… et Frère de lait sont des fausses fins. Il y a d’autres possibilités. Un autre roman est à venir qui bouclera ce cycle noir et blanc", annonce Bocquet qui n’a pas envie de "faire tomber des cadavres" gratuitement. Pourtant José-Louis Bocquet, c’est aussi l’aficionado des Tontons flingueurs. Et il le prouve, avec le récent livre d’entretiens préfacé par Lautner et paru sous sa direction aux éditions Horizon Illimité, Pleins feux sur les Tontons Flingueurs. Un collector indispensable pour les amateurs. Sans parler de ses polars pour ados, de son livre en préparation avec Claude Pinoteau, assistant pendant des années de Cocteau ou de son ouvrage journalistique autour de la musique techno (une variante de l’historique Rap ta France). De toute façon l’entretien devait se terminer car Bocquet était déjà en retard pour s’adonner à sa séance de dédicace dans la librairie devenue un véritable four à livres. Une rencontre, une signature et quelques clichés avaient suffi pour faire tomber les miens. Après tout, le Noir lui va si bien.

Rencontre faite à Rennes en août 2003