"Les souvenirs sont le miel de la vieillesse". Cette phrase semble une des clefs du récit de Sonia Edwards, alors même que le lecteur a du mal à identifier celui qui la prononce. Ce roman est construit à l’image de la mémoire, véritable terre de brume qui lève son voile de brouillard par pan, sans cohérence chronologique, au gré des évocations et des stimuli sensoriels.
Le récit s’ouvre sur l’intime complicité qui unit un frère et sa sœur. Blanche et David Parry ont une trentaine d’années et se livrent au jeu des révélations. Le tabou d’une double liaison secrète est levé et, de là, le lecteur est plongé dans les méandres de ces deux existences. Car l’auteur a composé son histoire comme une partition. Ses instruments sont les différentes voix de la narration qui varient au fil des récits emboîtés. Chaque focalisation adoptée est un élément de plus pour reconstituer l’histoire "des enfants de Barbe d’Or", nourrie par des ellipses qui tissent le lien entre les différentes saynètes. Blanche est le personnage de l’évocation, une forme sublimée de la femme sur laquelle le temps n’aurait pas prise. Elle est à l’image de son homonyme légendaire galloise, Olwen*, comme sous l’emprise d’un sortilège qui la condamnerait à ne jamais devenir femme. C’est l’énigme qui d’emblée se dessine, l’âge de Blanche, mi-femme, mi-enfant. Elle est présente tout au long des pages, traversant avec volupté et une innocence non feinte les histoires de chacun. Sa liberté d’acte et de pensée trouble et dérange quand chacun s’évertue à couvrir ses sentiments d’un voile de pudeur et de culpabilité.

Quand le temps est conté

La notion de temps trame toute l’intrigue du roman. Temps de narration, puzzle des souvenirs dont les pièces se remettent en place au rythme des révélations. Le lecteur est emporté au gré des flash-back et des réminiscences des différents protagonistes. Les indications temporelles, nécessaires à la compréhension de l’histoire, sont parsemées comme des indices au fil du récit mais aussi pour affirmer la fugacité des souvenirs. Blanche porte son innocence en étendard comme un symbole d’éternité. Rien ne peut souiller l’image de cette femme-enfant qui porte les stigmates de sa virginité spirituelle jusque dans son nom. C’est une immaculée blancheur qui enveloppe l’âme de cette éternelle petite fille. Enfermée dans cette prison-au-delà-du-temps, son carcan doux-amer suscite l’envie des êtres qui la croisent. Elle incarne un souvenir vivant et immuable, elle est le "miel de la vieillesse" de ses impossibles amants.
Vers la blancheur de l’aube est un livre à lire à haute voix, selon la tradition celtique de l’oralité pour savourer sa richesse littéraire. Au-delà du récit, les mots se lisent en couleurs et en sonorités pour constituer une palette de sentiments et d’émotions déclinés à tous les temps… et au futur in fine. Un conte contemporain qui use sans outrance du symbolisme mais qui motive une lecture sur plusieurs niveaux pour embrasser l’étendue de ses évocations. Sonia Edwards est indéniablement une digne représentante du roman postmoderne de langue galloise. Elle est déjà l’auteur de plusieurs ouvrages, romans et nouvelles, qui ont été salués par l’Eisteddfod, la plus importante des reconnaissances littéraires galloises.

  • L’épisode arthurien de Kulhwch et Olwen relate les amours contrariées du cousin d’Arthur, Kulhwch et d’Olwen (qui signifie Blanche), par un sortilège qui condamnait à mort le roi Yspaddaden, père d’Olwen le jour du mariage de sa fille. Mais tout comme l’histoire d’Œdipe, Olwen n'a pu échapper à la prédiction et après une longue série d'épreuves, Kulhwch tua Yspaddaden et épousa Olwen.


Vers la blancheur de l’aube
Sonia Edwards, traduit du gallois par M. –T. Castay
Collection : Bibliothèque Galloise
Editions Terre de Brume