Vers la blancheur de l’aube, de Sonia Edwards
Par Cécile le vendredi 1 juin 2007, 17:21 - roman - Lien permanent
L’histoire sonne comme une légende galloise relatant les amours impossibles d’un frère et d’une sœur perdue dans les limbes du temps. Sonia Edwards flirte en virtuose avec les symboliques du conte pour un récit aussi énigmatique que l’évanescence de la mémoire.
"Les souvenirs sont le miel de la vieillesse". Cette phrase semble une des
clefs du récit de Sonia Edwards, alors même que le lecteur a du mal à
identifier celui qui la prononce. Ce roman est construit à l’image de la
mémoire, véritable terre de brume qui lève son voile de brouillard par pan,
sans cohérence chronologique, au gré des évocations et des stimuli
sensoriels.
Le récit s’ouvre sur l’intime complicité qui unit un frère et sa sœur. Blanche
et David Parry ont une trentaine d’années et se livrent au jeu des révélations.
Le tabou d’une double liaison secrète est levé et, de là, le lecteur est plongé
dans les méandres de ces deux existences. Car l’auteur a composé son histoire
comme une partition. Ses instruments sont les différentes voix de la narration
qui varient au fil des récits emboîtés. Chaque focalisation adoptée est un
élément de plus pour reconstituer l’histoire "des enfants de Barbe d’Or",
nourrie par des ellipses qui tissent le lien entre les différentes saynètes.
Blanche est le personnage de l’évocation, une forme sublimée de la femme sur
laquelle le temps n’aurait pas prise. Elle est à l’image de son homonyme
légendaire galloise, Olwen*, comme sous l’emprise d’un sortilège qui la
condamnerait à ne jamais devenir femme. C’est l’énigme qui d’emblée se dessine,
l’âge de Blanche, mi-femme, mi-enfant. Elle est présente tout au long des
pages, traversant avec volupté et une innocence non feinte les histoires de
chacun. Sa liberté d’acte et de pensée trouble et dérange quand chacun
s’évertue à couvrir ses sentiments d’un voile de pudeur et de
culpabilité.
Quand le temps est conté
La notion de temps trame toute l’intrigue du roman. Temps de narration, puzzle
des souvenirs dont les pièces se remettent en place au rythme des révélations.
Le lecteur est emporté au gré des flash-back et des réminiscences des
différents protagonistes. Les indications temporelles, nécessaires à la
compréhension de l’histoire, sont parsemées comme des indices au fil du récit
mais aussi pour affirmer la fugacité des souvenirs. Blanche porte son innocence
en étendard comme un symbole d’éternité. Rien ne peut souiller l’image de cette
femme-enfant qui porte les stigmates de sa virginité spirituelle jusque dans
son nom. C’est une immaculée blancheur qui enveloppe l’âme de cette éternelle
petite fille. Enfermée dans cette prison-au-delà-du-temps, son carcan doux-amer
suscite l’envie des êtres qui la croisent. Elle incarne un souvenir vivant et
immuable, elle est le "miel de la vieillesse" de ses impossibles amants.
Vers la blancheur de l’aube est un livre à lire à haute voix, selon la
tradition celtique de l’oralité pour savourer sa richesse littéraire. Au-delà
du récit, les mots se lisent en couleurs et en sonorités pour constituer une
palette de sentiments et d’émotions déclinés à tous les temps… et au futur in
fine. Un conte contemporain qui use sans outrance du symbolisme mais qui motive
une lecture sur plusieurs niveaux pour embrasser l’étendue de ses évocations.
Sonia Edwards est indéniablement une digne représentante du roman postmoderne
de langue galloise. Elle est déjà l’auteur de plusieurs ouvrages, romans et
nouvelles, qui ont été salués par l’Eisteddfod, la plus importante des
reconnaissances littéraires galloises.
- L’épisode arthurien de Kulhwch et Olwen relate les amours contrariées du
cousin d’Arthur, Kulhwch et d’Olwen (qui signifie Blanche), par un sortilège
qui condamnait à mort le roi Yspaddaden, père d’Olwen le jour du mariage de sa
fille. Mais tout comme l’histoire d’Œdipe, Olwen n'a pu échapper à la
prédiction et après une longue série d'épreuves, Kulhwch tua Yspaddaden et
épousa Olwen.
Vers la blancheur de l’aube
Sonia Edwards, traduit du gallois par M. –T. Castay
Collection : Bibliothèque Galloise
Editions Terre de Brume
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