Au fond du jardin... Cavanna et Patricia Méaille
Par Cécile le mardi 1 mai 2007, 10:55 - beau livre - Lien permanent
Latrines, chiottes, W-C,
toilettes, petit-coin, le trou connaît bien des appellations pour peu qu’il
soit ornementé ou dans son plus simple appareil. Ici, on s’intéresse plus
particulièrement aux confessionnaux des postérieurs, exilés au fond des
jardins. François Cavanna est au verbe ce que Patricia Méaille est à
l’instantané pour ce guide du Routard un peu particulier. La sentence de notre
humoriste de renom tombe comme vérité métaphysique : "La cabane, c’est
l’homme". Petit pèlerinage illustré.
Difficile d’oublier la verve insolente et
franche de Cavanna lorsqu’il distillait ses billets d’humeur par le trait de
son crayon et les mots de sa plume, dans Hara Kiri ou Charlie
Hebdo. Après deux romans publiés en parallèle à sa carrière de
journaliste, Cavanna s’est déjà prêté au petit jeu des mots croisés avec les
photos de Robert Doisneau dans Les doigts pleins d’encre. Il remet ça
avec Patricia Méaille.
Le sujet : -Là- où l’on fait –ça-
Si l’on a souvent dit que le pied était l’un des attributs humains le moins
célébré par la poésie, il en est sans doute de même pour cette alcôve familière
et familiale mise au ban de sa société. Réparation est donc faite grâce aux
talents croisés de Cavanna et de la photographe Patricia Méaille. Le sujet est
osé et il fallait du culot pour l’aller bien trousser. C’est pourtant sans
grossièreté mais avec forte pudeur que nos deux voyeurs ont visité les lieux.
Il s’agissait déjà de les trouver. L’entreprise de Patricia Méaille fut longue
et audacieuse pour découvrir puis pénétrer ces lieux d’intimité et de grande
solitude. Les témoignages se font parfois timides quant aux secrets usages de
ces chambres closes. C’est là que le romancier et humoriste intervient, avec
poésie, ironie et jubilation pour nous dire ces choses là. Tel un Cyrano il
nous sert la tirade : la discrète, la bien pratique, la philosophe, la
farceuse ou la farouche annoncent la personnalité de ces portraits de cabane,
et à l’art de la description Cavanna fait mouche.
L’organe essentiel de la cabane, c’est le trou
En partant de cette quasi-lapalissade, tout est à découvrir. Ce drôle d’album
suscite un florilège de surprises par l’incongruité de ces lieux simples, enfin
révélée au grand jour. Comment pouvait on imaginer que les visiteurs de ces
petits coins de nature chercheraient à laisser leur empreinte, à donner une âme
ou un caractère à ces refuges en voie de disparition. Les portes elles-mêmes en
disent déjà long sur l’emprunteur : closes, entrouvertes, béantes ou
absentes, elles portent les stigmates du temps, d’un succès d’antan ou d’un
lieu de passage vite oublié.
Emplacement, matériaux,
aménagement ou négligence et positions des loquets sont autant d’indices que
notre guide utilise pour déjouer l’énigme. Avec Cavanna, la cabane nous est
contée.
Voyez par exemple, "La sentinelle", sorte de vigie détournée de son office qui,
si elle tourne le dos à l’horizon laisse deviner un trou devenu mâchicoulis. On
aimerait bien connaître la localisation de ce lieu sain pour pouvoir en admirer
la vue… "L’ensevelie" quant à elle nous dévoile une petite cabane coiffée d’une
chapka de neige, qui semble jouer les apparatchiks enfermant en son enceinte,
l’antidote de cette immaculée blancheur. Plus surprenant encore, "La
toi-et-moi", coquettes latrines biplace avec couvercle à poignée et compte
commun de papier. Les murs sont ornés de carte routière et de posters, histoire
de proposer un interlude en cas de blanc dans la conversation. Et si comme
l’écrit Cavanna "la cabane, c’est l’homme", on ne s’étonne pas de découvrir que
la cabane connaît aussi la lutte des classes. Elle se fait tour à tour
roturière, aristocrate ou snobe arborant avec simplicité, arrogance ou décorum,
une gouttière bringuebalante, un clocher avec pigeonnier ou des accessoires
cosy. Bref le petit coin au fond du jardin, c’est tout un poème et tout un
album, qui ne manque pas de bienséance…
Au fond du jardin Textes de François
Cavanna
Photographies de Patricia Méaille
Editions Terre de brume
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