Cabane 1Difficile d’oublier la verve insolente et franche de Cavanna lorsqu’il distillait ses billets d’humeur par le trait de son crayon et les mots de sa plume, dans Hara Kiri ou Charlie Hebdo. Après deux romans publiés en parallèle à sa carrière de journaliste, Cavanna s’est déjà prêté au petit jeu des mots croisés avec les photos de Robert Doisneau dans Les doigts pleins d’encre. Il remet ça avec Patricia Méaille.
Le sujet : -Là- où l’on fait –ça-

Si l’on a souvent dit que le pied était l’un des attributs humains le moins célébré par la poésie, il en est sans doute de même pour cette alcôve familière et familiale mise au ban de sa société. Réparation est donc faite grâce aux talents croisés de Cavanna et de la photographe Patricia Méaille. Le sujet est osé et il fallait du culot pour l’aller bien trousser. C’est pourtant sans grossièreté mais avec forte pudeur que nos deux voyeurs ont visité les lieux. Il s’agissait déjà de les trouver. L’entreprise de Patricia Méaille fut longue et audacieuse pour découvrir puis pénétrer ces lieux d’intimité et de grande solitude. Les témoignages se font parfois timides quant aux secrets usages de ces chambres closes. C’est là que le romancier et humoriste intervient, avec poésie, ironie et jubilation pour nous dire ces choses là. Tel un Cyrano il nous sert la tirade : la discrète, la bien pratique, la philosophe, la farceuse ou la farouche annoncent la personnalité de ces portraits de cabane, et à l’art de la description Cavanna fait mouche.

L’organe essentiel de la cabane, c’est le trou
En partant de cette quasi-lapalissade, tout est à découvrir. Ce drôle d’album suscite un florilège de surprises par l’incongruité de ces lieux simples, enfin révélée au grand jour. Comment pouvait on imaginer que les visiteurs de ces petits coins de nature chercheraient à laisser leur empreinte, à donner une âme ou un caractère à ces refuges en voie de disparition. Les portes elles-mêmes en disent déjà long sur l’emprunteur : closes, entrouvertes, béantes ou absentes, elles portent les stigmates du temps, d’un succès d’antan ou d’un lieu de passage vite oublié. cabane 2Emplacement, matériaux, aménagement ou négligence et positions des loquets sont autant d’indices que notre guide utilise pour déjouer l’énigme. Avec Cavanna, la cabane nous est contée.
Voyez par exemple, "La sentinelle", sorte de vigie détournée de son office qui, si elle tourne le dos à l’horizon laisse deviner un trou devenu mâchicoulis. On aimerait bien connaître la localisation de ce lieu sain pour pouvoir en admirer la vue… "L’ensevelie" quant à elle nous dévoile une petite cabane coiffée d’une chapka de neige, qui semble jouer les apparatchiks enfermant en son enceinte, l’antidote de cette immaculée blancheur. Plus surprenant encore, "La toi-et-moi", coquettes latrines biplace avec couvercle à poignée et compte commun de papier. Les murs sont ornés de carte routière et de posters, histoire de proposer un interlude en cas de blanc dans la conversation. Et si comme l’écrit Cavanna "la cabane, c’est l’homme", on ne s’étonne pas de découvrir que la cabane connaît aussi la lutte des classes. Elle se fait tour à tour roturière, aristocrate ou snobe arborant avec simplicité, arrogance ou décorum, une gouttière bringuebalante, un clocher avec pigeonnier ou des accessoires cosy. Bref le petit coin au fond du jardin, c’est tout un poème et tout un album, qui ne manque pas de bienséance…

Au fond du jardin Textes de François Cavanna
Photographies de Patricia Méaille
Editions Terre de brume