L’aigle sans orteils : Le Tour de France selon Lax
Par Cécile le dimanche 17 juin 2007, 16:11 - bande dessinée - Lien permanent
Il y a des mois comme ça,
définitivement associés à leur « marronnier » comme une bernique à
son caillou. Juillet fait office de grand favori en comparaison de ses 11
frangins avec une bonne poignée de thèmes collés à ses dates : les
résultats des examens, les premiers départ en vacances, les plus longs bouchons
de l’année, les soldes d’été et LE TOUR DE FRANCE à la télé. Pour les
passionnés, c’est une juste continuité à de longues séances d’entraînement
généreusement offertes par le tournoi de Rolang Garros et ces interminables
échanges de balles. En tout cas, les aficionados du sport télévisuel sont armés
d’un bon mental pour enchaîner quelques semaines plus tard sur la
retransmission du Tour de France.
Et c’est parti pour de longues heures
contemplatives devant le petit écran, qu’il fasse dehors un soleil de plomb ou
une pluie battante, à écouter causer maillot, braquet ou pédalier. Tandis que
les anciens disent apprécier les paysages en trouvant là un dérivatif à leur
envie de voyager, les plus jeunes s’emportent aisément dans des envolées
lyriques pour qualifier la stratégie d’une équipe, l’effort d’un homme seul ou
un mouvement d’accélération quasi-imperceptible du fameux peloton compact,
sorte de gros coureur à roues multiples. Et puis, il y a les autres, les
refoulés du guidon, les allergiques du sport de longue haleine, ceux qui se
choquent de voir le cycliste faire pipi en roulant, cracher à tout vent et
balancer ses bouteilles dans la tête des badauds un peu trop enthousiastes à
leur passage. Bref, là où les uns sont tellement captivés qu’ils n’entendent
pas la petite dernière demander pour la énième fois « quand est-ce qu’on
va à la plage ? », les autres tombent dans un ennui profond à la limite de
la neurasthénie dès qu’ils aperçoivent plus de dix minutes de course commentée
par des journalistes jamais en manque de conversation (un exploit en soi). Pour
toutes ces juillettistes hermétiques à la pédale et insensibles à l’exploit de
ces gaillards en shorties moulants, il reste encore une possibilité de se
sensibiliser à la petite reine et à cette épopée sur deux roues.
Les héros "isolés" de la préhistoire du Tour
Pour comprendre le Tour de France et le traitement épique qui en est fait
chaque année dans les médias, il est impératif de revenir aux sources du genre,
au début de l’aventure, à la genèse d’une histoire où les noms des héros ne
sont pas encore inscrits à la craie sur le bitume. C’est le moment de se
plonger dans le dernier album de Christian Lax, L’aigle sans orteils paru dans
la très belle collection Aire Libre des éditions Dupuis. Dès les premières
pages, les plus réfractaires seront convertis et ne pourront plus lâcher Amédée
dont le rêve est de participer au prochain Tour de France. La petite teinte
sépia qui maquille les cases nous ramène en juillet 1907, à la croisée des
chemins qui permet la rencontre entre un scientifique de l’observatoire du Pic
du Midi en pleine édification et Amédée, l’un des ces artilleurs qui montent
presque chaque jour le matériel pour la construction de la coupole. Les deux
hommes scellent leur amitié sur cette passion commune et Amédée n’aura de cesse
de multiplier les portages pour amasser l’argent suffisante à l’achat d’un
vélo. C’est ensuite le drame. Une ascension de trop, la nuit passée dehors et
il faut lui amputer tous ses orteils. Mais Amédée fera quand même partie des
pionniers du Tour de France. Son handicap deviendra même son titre de noblesse
en devenant L’aigle sans orteils du Tour. Sa faiblesse, tout comme celle
d’Achille le fait entrer de plain pied dans le cercles des grands héros d’une
tragédie qui s’annonce. Car,il ne fait pas bon alors d’être un
« isolé » comme Amédée, c’est-à-dire un coureur qui participe à titre
individuel et ne profite en rien de l’organisation des « groupés ». Sans
sponsor, sans matériel adéquat,le boyau en bandoulière, sans prise en charge ni
assistance sous peine de pénalités, ces sportifs là sont de véritables héros. A
travers Amédée, c’est leur histoire que le talent de Lax nous révèle. Leurs
noms n’iront jamais s’ajouter à la liste des « grands » que sont
alors Defraye, Garrigou, Alavoine, Faber ou Lapize. Ils ne sont pas des héros
du spectaculaire et de la victoire mais ils ont touché leur rêve et relevé le
défi sans gloire ni lauriers. L’aigle sans orteils honore de la plus belle
façon ces anonymes en mêlant subtilement la fiction et la réalité tout en
permettant au lecteur de pénétrer les arcanes du Tour devenu mythique. Ainsi,
on découvrira comment les journalistes de L’aurore, gazette organisatrice et
fondatrice du Tour, jouaient aux cerbères afin que ne soit jamais évoqué dans
aucune tribune le nom de ces « isolés », ces « tocards qui arrivent
après la fermeture des contrôles » parce que les lecteurs n’aiment que les
gagnants. Pas ceux de Lax en tout cas !
Une magnifique BD qui démontre une nouvelle fois que le neuvième art est tout
sauf un genre mineur. Dessin, scénario, conception graphique révèlent un
véritable petit chef d’œuvre d’émotion et d’humanisme, égratignant au passage
la grande et la petite histoire du Tour. Un Tour de France qui, pour auréoler
des héros, a du se nourrir de tragédies ordinaires, d’anonymes dont l’épopée
s’est bien souvent terminée dans un fossé ou même une tranchée…
L'Aigle sans orteils
Christian Lax
Editions Dupuis
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