aigleLax bandeauEt c’est parti pour de longues heures contemplatives devant le petit écran, qu’il fasse dehors un soleil de plomb ou une pluie battante, à écouter causer maillot, braquet ou pédalier. Tandis que les anciens disent apprécier les paysages en trouvant là un dérivatif à leur envie de voyager, les plus jeunes s’emportent aisément dans des envolées lyriques pour qualifier la stratégie d’une équipe, l’effort d’un homme seul ou un mouvement d’accélération quasi-imperceptible du fameux peloton compact, sorte de gros coureur à roues multiples. Et puis, il y a les autres, les refoulés du guidon, les allergiques du sport de longue haleine, ceux qui se choquent de voir le cycliste faire pipi en roulant, cracher à tout vent et balancer ses bouteilles dans la tête des badauds un peu trop enthousiastes à leur passage. Bref, là où les uns sont tellement captivés qu’ils n’entendent pas la petite dernière demander pour la énième fois « quand est-ce qu’on va à la plage ? », les autres tombent dans un ennui profond à la limite de la neurasthénie dès qu’ils aperçoivent plus de dix minutes de course commentée par des journalistes jamais en manque de conversation (un exploit en soi). Pour toutes ces juillettistes hermétiques à la pédale et insensibles à l’exploit de ces gaillards en shorties moulants, il reste encore une possibilité de se sensibiliser à la petite reine et à cette épopée sur deux roues.

Les héros "isolés" de la préhistoire du Tour

Pour comprendre le Tour de France et le traitement épique qui en est fait chaque année dans les médias, il est impératif de revenir aux sources du genre, au début de l’aventure, à la genèse d’une histoire où les noms des héros ne sont pas encore inscrits à la craie sur le bitume. C’est le moment de se plonger dans le dernier album de Christian Lax, L’aigle sans orteils paru dans la très belle collection Aire Libre des éditions Dupuis. Dès les premières pages, les plus réfractaires seront convertis et ne pourront plus lâcher Amédée dont le rêve est de participer au prochain Tour de France. La petite teinte sépia qui maquille les cases nous ramène en juillet 1907, à la croisée des chemins qui permet la rencontre entre un scientifique de l’observatoire du Pic du Midi en pleine édification et Amédée, l’un des ces artilleurs qui montent presque chaque jour le matériel pour la construction de la coupole. Les deux hommes scellent leur amitié sur cette passion commune et Amédée n’aura de cesse de multiplier les portages pour amasser l’argent suffisante à l’achat d’un vélo. C’est ensuite le drame. Une ascension de trop, la nuit passée dehors et il faut lui amputer tous ses orteils. Mais Amédée fera quand même partie des pionniers du Tour de France. Son handicap deviendra même son titre de noblesse en devenant L’aigle sans orteils du Tour. Sa faiblesse, tout comme celle d’Achille le fait entrer de plain pied dans le cercles des grands héros d’une tragédie qui s’annonce. Car,il ne fait pas bon alors d’être un « isolé » comme Amédée, c’est-à-dire un coureur qui participe à titre individuel et ne profite en rien de l’organisation des « groupés ». Sans sponsor, sans matériel adéquat,le boyau en bandoulière, sans prise en charge ni assistance sous peine de pénalités, ces sportifs là sont de véritables héros. A travers Amédée, c’est leur histoire que le talent de Lax nous révèle. Leurs noms n’iront jamais s’ajouter à la liste des « grands » que sont alors Defraye, Garrigou, Alavoine, Faber ou Lapize. Ils ne sont pas des héros du spectaculaire et de la victoire mais ils ont touché leur rêve et relevé le défi sans gloire ni lauriers. L’aigle sans orteils honore de la plus belle façon ces anonymes en mêlant subtilement la fiction et la réalité tout en permettant au lecteur de pénétrer les arcanes du Tour devenu mythique. Ainsi, on découvrira comment les journalistes de L’aurore, gazette organisatrice et fondatrice du Tour, jouaient aux cerbères afin que ne soit jamais évoqué dans aucune tribune le nom de ces « isolés », ces « tocards qui arrivent après la fermeture des contrôles » parce que les lecteurs n’aiment que les gagnants. Pas ceux de Lax en tout cas !
Une magnifique BD qui démontre une nouvelle fois que le neuvième art est tout sauf un genre mineur. Dessin, scénario, conception graphique révèlent un véritable petit chef d’œuvre d’émotion et d’humanisme, égratignant au passage la grande et la petite histoire du Tour. Un Tour de France qui, pour auréoler des héros, a du se nourrir de tragédies ordinaires, d’anonymes dont l’épopée s’est bien souvent terminée dans un fossé ou même une tranchée…

L'Aigle sans orteils
Christian Lax
Editions Dupuis